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24 mars 2006
Irak: "Nous étions mieux sous Saddam"
Cet article relève l'expérience d'un correspondant du times de Londres juste après la chute de Saddam, puis en Mars 2006, près de trois ans après la libération. La situation a bien changé.
"Je hais dire cela, mais nous étions mieux sous Saddam."
Trois ans après la chute du dictateur, notre correspondant est réuni avec ses deux guides bagdadis, dont l'euphorie a laissé place au désespoir.
En avril 2003, alors que les pillards s'en donnaient à coeur joue et que l'Irak entrait en contact avec un monde sans Saddam Hussein, je trouvai deux guides pour m'aider à naviguer à travers le chaos. Noor était un étudiant en langue anglaise et Abu Yasser était un chauffeur de taxi aguerri qui rôdait autour de l'hôtel al-Hamra de Bagdad afin de travailler pour les journalistes fraîchement arrivés. Ensemble, nous explorâmes une ville devenue folle.
Des hordes hurlantes s'accumulaient sous les viaducs, convaincus que des prisons souterraines secrètes derrières les murs gardaient captifs les membres disparus de leurs familles. Des feux géants rageaient hors de contrôle. Des fusillades survenaient jour et nuit. Dans les embouteillages, des Irakiens polis tapotaient sur les vitres de notre voiture, nous remerciant personnellement de les avoir débarrassés de Saddam et nous demandant si les soldats américains pouvaient maintenant quitter leur pays. Ce fut un temps confus et enivrant pour les Irakiens. La statue du tyran venait juste de tomber. De quoi est-ce que la liberté aurait l'air?
Après trois ans, mes amis rôdent toujours autour de l'hôtel Hamra, qui est en plus mauvaise condition que jamais, mais considérablement plus fortifié. Abu Yasser a une nouvelle voiture et plus d'argent qu'il n'aurait jamais imaginé, mais il ne sait pas s'il vivra assez longtemps pour en profiter.
Noor est toujours un gentil jeune homme, mais qui est beaucoup plus conscient du monde. La libération aurait dû lui offrir tant d'opportunités. Au lieu de cela, il est un prisonnier de l'hôtel Hamra, se réfugiant derrière ses murs blindés et ses gardes armés comme les quelques journalistes qui sont toujours terrés là. Il tenta de démarrer un petit commerce d'appareils électriques lorsque son employeur se retira d'Irak après que la sécurité se soit détérioré vers la fin 2003. L'économie se portait bien et les bagdadis désiraient acheter des biens dont ils avaient été privés pendant des années.
Le succès économique de Noor se termina avec un coup de crosse de Kalashnikov dans son visage. Les voleurs passèrent un après-midi entier à vider son magasin. Ils l'appelèrent ensuite sur son téléphone portable et lui demandèrent $50 000 ou ils le kidnapperaient. Il s'est rarement aventuré dehors depuis ce temps.
En fait, peu d'irakiens semblent s'aventurer dehors ces temps-ci. Ils ont peur d'être victimes de l'explosion d'une bombe ou d'une balle perdue, arrêtés par des groupes religieux ou enlevés par des bandes de criminels. Il y a trois ans, la banlieue autour de Hamra était pleine d'enfants jouant et de grands-parents se chauffant au soleil. Maintenant tout le monde reste à l'intérieur, regardant des mauvais films romantiques égyptiens afin de tenter d'échapper à la triste réalité. Les patrouilles de l'armée irakienne filent à une allure démente, pointant leurs armes à feu sur les quelques piétons qui se sont aventurés à l'extérieur. Les troupes américaines n'ont plus l'aura de vainqueurs et passent à toute vitesse dans leurs véhicules blindés.
Il y a trois ans, Noor croyait que l'Irak deviendrait un état capitaliste prospère comme Dubai. Il ne sait pas trop comment tout a pu tourner si mal.
La plupart des irakiens blâment les méchants américains de leur malheur. En 2003, ils étaient incertains, se demandant s'ils avaient été libérés ou conquis. Cette ambiguïté a disparu il y a longtemps. Noor est moins chaud à l'idée de blâmer le bouc émissaire américain. "Nous n'étions pas prêts pour la démocratie" déclare-t-il. "Sous Saddam, les Irakiens n'avaient aucun respect pour la loi; ils en avaient peur. Lorsque Saddam est parti, personne ne savait ce que signifiait la liberté. Alors on s'est mis à agir comme des hors-la-loi".
Il a honte de la sauvagerie - les kidnappings, décapitations, bombes. Comme la plupart des Irakiens, il blâme les Américains, les Syriens et les Iraniens d'entretenir la violence et il haït les combattants étrangers (jihadis). Mais les Irakiens ont échoué, selon lui, et comme tout le monde, il a peur de ce que le futur lui réserve.
Noor est toujours un ami des États-Unis, mais n'est plus aussi enthousiaste qu'avant. Trop de ses amis se sont fait tirer dessus par des patrouilles américaines ou humilier aux points de contrÔle. "Je croyais que les Américains étaient venus pour aider le peuple irakien" déclare t-il. "Mais nous avons appris qu'ils étaient venus avec leurs propres objectifs en tête. Nous avons toujours besoin de leur aide, cependant, si nous désirons rebâtir notre pays".
De son côté, Abu Yasser est encore plus négatif. Bon nombre de ses amis, conducteurs et traducteurs qui travaillaient pour des journalistes étrangers, ont été assassinés. À Bagdad, quiconque travaillant pour un étranger risque de se faire tuer en tant qu'espion ou de traître.
Abu Yasser se rappelle le bref printemps de 2003 avec beaucoup de nostalgie. "Je croyais que nous aurions une réelle liberté après Saddam" déclare t-il sombrement. "Mais maintenant si vous critiquez un politicien ou un parti, vous pourriez être tué le jour suivant. Je ne peux pas me détendre. Je suis tendu en permanence. Si la guerre civile survient, je m'enfermerai dans ma maison et pourrirai là. J'aimerais mieux mourir que de tuer quelqu'un. Je déteste dire cela, mais nous étions mieux sous Saddam".
Noor s'agrippe toujours à l'espoir que le processus politique fonctionne. Abu Yasser croit que la guerre civile est très près. Les deux pourraient se permettre de quitter le pays, mais sont déterminés à rester. Abu Yasser déclare "Je crois toujours que nous serons libres un jour. Mais que devrons-nous endurer avant d'y arriver?"
Source: timesonline.co.uk - 18 Mar. 2006 (Lien)
Source de l'image: cbc.ca
04:10 Publié dans Militaire , Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Politique
Commentaires
Le problème de l'Iraq fascine toujours ! J'aimerais savoir combien de temps nous faudra-t-il, à nous tous, pour surmonter la crise que la guerre a provoquée. Je pense aussi aux otages, victimes innocentes du combat sanglant mené par les intégristes.
Ecrit par : Anne-Laure | 25 avril 2006


