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21 avril 2006
Une saison de machettes
Rwanda: l'incompréhensible folie racontée
Un livre hallucinant où Jean Hatzfeld, ancien reporter international pour le quotidien français Libération, récolte les témoignages d’une bande de villageois de Nyamata. Des hommes comme les autres, instituteurs, religieux ou cultivateurs, qui ont participé activement au génocide rwandais, d’avril à juillet 1994, et qui étaient, au moment où les entretiens ont eu lieu, emprisonnés dans un même pénitencier.
En avril 1994, l'horreur s'abat sur le Rwanda. Le génocide des Tutsis par les Hutus, ethnie dominante, durera presque cent jours. Plus de 800.000 personnes sont massacrées à la machette, souvent par leur voisin. Non seulement les tueurs interviewés par Hatzfeld n'éprouvent-ils pas le moindre remords, mais ils parlent des atrocités qu'ils ont commises avec un détachement qui donne froid dans le dos.
Des extraits qui laissent sans voix
Comme le dit un homme nommé Alphonse: "Au début, c'était bien, c'était plus excitant que de faire la récolte. Mais c'est vite devenu lassant. C'était routinier, chaque jour se ressemblait. Chasser les Tutsis dans les montagnes était particulièrement dur pour les jambes. Le plus difficile, c'est qu'on ne pouvait pas retourner chez nous le midi pour manger."
"Un soir, on est revenus très tard au village, se souvient Ignace. On était crevés, on avait passé la journée à tuer. Nous sommes tombés sur un groupe de jeunes filles et de jeunes garçons. On les a amenés chez le juge, et il nous a ordonné de les découper en morceaux sur-le-champ. On l'a fait, même si nous étions tous très fatigués..."
"Quand ils nous voyaient passer avec nos machettes, les gens sortaient de leurs maisons et nous donnaient de la nourriture, dit Fulgence. C'était fatigant, mais au moins, on mangeait bien. Pendant les massacres, on avait de la viande deux fois par jour."
Il y avait aussi les butins. Car qui dit massacre, dit pillage.
"Le soir, les hommes revenaient à la maison en souriant, dit Clémence. Ils étaient crevés, mais contents. Ils se racontaient des blagues, ils chantaient, on voyait à leur visage qu'ils menaient une vie excitante. On leur préparait un festin, puis on distribuait les objets qu'ils avaient ramassés pendant la journée. C'était beaucoup plus productif que de travailler aux champs!"
"Le matin, on tuait, et le soir, on pillait, raconte Léopold. On tuait en groupe, mais quand c'était le temps de piller, c'était chacun pour soi. Si tu étais trop fatigué pour piller, parce que tu avais tué trop de Tutsis pendant la journée, tu pouvais envoyer ta femme piller à ta place."
"Le soir, on se retrouvait au cabaret pour célébrer, dit Pancrace. On buvait, on se racontait nos journées, on écoutait les disques qu'on avait volés. Il y en avait toujours qui exagéraient, qui gonflaient le nombre de leurs victimes pour épater la galerie. C'était comme un mariage, les femmes changeaient de robes trois fois pendant la soirée! On allait au lit repus, le ventre plein."
"Pendant les massacres, mon mari était toujours de bonne humeur, se rappelle Marie-Chantal avec émotion. Il donnait des cadeaux aux enfants, il parlait du Bon Dieu. Ça me plaisait."
"J'ai vu des hommes qui montraient à leurs fils comment se servir d'une machette pour tuer, dit Clémentine. Ils les faisaient pratiquer sur des cadavres qu'ils avaient ramenés, ou sur des prisonniers. En général, les enfants pratiquaient leurs coups de machettes sur d'autres enfants, car ils avaient la même taille."
Une interview de l'auteur
Afrik : Pourquoi avoir choisi de donner la parole aux tueurs ?
Jean Hatzfeld : Après la sortie de mon premier livre, des lecteurs ont voulu connaître la position des tueurs. J’ai cherché à m’entretenir avec des tueurs depuis 1994 mais ce qu’ils disaient n’avait aucun intérêt. Innocent, un ami, celui qui a traduit les dialogues, m’a fait remarquer que les gens libres allaient nécessairement nier. C’est lui qui m’a suggéré de m’adresser à des prisonniers, déjà jugés et déjà condamnés. Il m’a aussi dit qu’il valait mieux parler à une bande de copains car leur solidarité les mettrait plus en confiance. Il m’a mis en contact avec une bande qu’il connaissait.
Afrik : Ont-ils facilement accepté de se livrer ?
Jean Hatzfeld : Ils ont hésité mais ont très vite accepté. D’abord, j’étais la première personne qu’ils voyaient qui n’était ni complice ni accusateur. Ensuite, comme j’ai pu le constater, aucun ne se rend vraiment compte de ce qu’il a fait. C’est pour ça qu’ils ont même accepté que leur photo soit publiée. Nous avons établi des règles de dialogue. Je les voyais un par un. Nous avions convenu que rien ne serait répété ni aux uns ni aux autres, ni même à leur famille ou aux avocats. Je distribuais leur courrier et faisais l’intermédiaire entre eux et leur famille, j’allais acheter pour eux les médicaments que l’infirmier du pénitencier leur prescrivait, leur donnait du savon, du dentifrice... Eux se sont engagés à ne pas mentir mais ils pouvaient refuser de répondre s’ils le souhaitaient.
Afrik : Combien de temps vous a-t-il fallu pour recueillir ces témoignages ?
Jean Hatzfeld : Deux ans. Avec des allers et retours. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que j’avais besoin de retranscrire. Sur place, j’étais logé chez quelqu’un, sinon j’étais tout le temps avec du monde. Dans les cabarets, il y avait les familles des tueurs... Ce n’était donc pas un bon endroit pour travailler. En plus, je me suis aperçu que le recul suscitait de nouvelles questions. C’est en retranscrivant que m’est venue, par exemple, la question de la place de la religion dans le quotidien de ces tueurs. C’est comme ça que j’ai fini par apprendre qu’ils priaient en cachette.
Afrik : Comment avez-vous supporté de tels récits ? N’avez-vous pas eu envie de juger ces prisonniers ?
Jean Hatzfeld : Je gardais mes jugements pour moi. Je ne pouvais pas leur faire des reproches si je voulais continuer ce livre... Mais, à vrai dire, j’aurais aimé qu’ils craquent. Ça n’est pas arrivé. En revanche, les entretiens ne duraient jamais plus d’une ou deux heures. Autant les rescapés inspirent beaucoup de sympathie, autant on ne pouvait pas oublier ce qu’avaient fait ces tueurs. Le pire, c’est qu’on ne distingue chez eux aucun traumatisme. Seuls les enfants portent les séquelles de ces tueries. On ne recense en prison aucun cas de dépression, aucune tentative de suicide. Les voir si sereins et si calmes, c’était très éprouvant. Mais c’est difficile de juger. Comment des gens comme vous et moi se sont-ils mis à tuer ? Je ne pouvais pas trouver Pio, un des tueurs de mon livre, sympathique. Mais, avant cette tragédie, il a pu l’être. Les Hutus se sont comportés comme des monstres, méthodiquement... Qu’aurions-nous fait, nous ? Tout cela est incompréhensible.
Afrik : Vous comparez souvent le génocide tutsi avec le génocide juif. Quelles analogies avez-vous constatées ?
Jean Hatzfeld : Dans mon premier livre, Dans le nu de la vie, j’avais remarqué que les rescapés de génocides se sentent toujours coupables. Ce qui n’est pas le cas des survivants d’une guerre classique. En discutant avec des tueurs, j’ai remarqué encore d’autres analogies. J’ai donc lu et relu beaucoup d’œuvres sur le génocide juif. Qu’il s’agisse du contexte, de l’organisation, de la préparation, de la mise en œuvre, les ressemblances sont frappantes. Un climat anti-tutsis règne depuis trente ans au Rwanda. La propagande s’est faite par le biais de la radio. Les organisateurs préparaient l’extermination depuis des années. Les Interahamwe (milices extrémistes créées par le président Juvénal Habyarimana, ndlr) ont préparé les Hutus à mépriser les Tutsis, à les dénoncer, puis à passer à l’acte...
Source: Voir, Afrik.com
00:10 Publié dans religion | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : actualité
Commentaires
Ouvrage remarquablement Honnète .
BONS époux, bons pères ,bons citoyens , bons mecs , bons éxécutants ces
pauvre types se sont retrouvés du jour au lendemain de BONS BOURREAUX qui rentraient dan s leur s foyers ayant la certitudes d'avoir accompli leur devoir .
MANIPULES par les médias de la haine et par UNE HIERARCHIE BIEN ETABLIE et SANS FAILLE LES TUEURS ont torturés des enfants , femmes et vieillards par plaisir .
C'est l'histoire de CAIN et ABEL , des jalousies ancestrales entretenues Et favorisée par le Colon.
Un échec total de l'évangélisation qui rappelle étrangement Par LE PARALLELE , le GENOCIDE des
JUIFS .
Ecrit par : razibuzouzou | 23 août 2006
la suite :" LA STRATEGIE des ANTILOPES" est une oeuvre toute autant REMARQUABLE .
jean retrouve les témoins de ses deux précédents Livres .......
Tout aussi effarant , le retour des BOURREAUX dans leur famille et auprès de leurs amis .
Les VICTIMES SEULES sont éduquées pour pardonner et les TUEURS AVOUANTS sont éduqués pour devenir gentils .
Ecrit par : RAZIBUZOUZOU | 28 août 2007


